José María Perceval

L' «OS» DE MAHOMET: A PROPOS DE PATTES, DE BRAS ET AUTRES OBJETS PUTRESCIBLES ET IMPUTRESCIBLES

Les Temps Modernes,  507, París, 1988, p.1-21

Mi agradecimiento al escritor Juan Goytisolo por recomendar este artículo para su publicación.

Traduit de l'Espagnol par Jean‑Frédéric Schaub  

 

 

 

Le zancarron, une part de viande: Jarret de bœuf.  Plat traditionnel de la cuisine vasque/espagnole.

 

 

 

 

 

 

 

 

Un des dérivés, « zancarron » signifie : os de patte équarri presque entièrement décharné. En outre, par une intéressante dérive sémantique, le mot désigne également un individu de constitution ingrate, vieux, laid et efflanqué, aussi bien qu'un professeur ignorant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La profusion et la quête de reliques ont suscité la création d'un véritable marché. Dès 1'origine, on dut produire des certificats et des témoignages appelés « authenticas », où figuraient la description et l'histoire précise de la relique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En retour, la discussion sur I'incorruptibilité des corps saints avait déjà affecte la figure de Mahomet. Par opposition aux corps parfumes des martyrs, le cadavre du « faussaire » avait connu une fin plutôt minable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le « Zancarron » est la seule partie du corps de Mahomet qui est conservée, le reste ayant disparu, caché par ses disciples ou, mieux encore, avalé par la terre, c'est‑à‑dire parti droit en enfer.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le « zancarron » serait un accessoire supplémentaire, la relique indispensable, 1'image forcement adorée par les mores.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Boiter est donc un vice en soi (Dictionnaire de Covarrubias), une faute grave dans le contexte d'une culture humaniste qui valorise la perfection du corps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jurer sur le Prophète, promettre sur quelque chose de sérieux, était indispensable pour les «Abencerrajes» et « Abindarraez ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le titulaire de I'os ingrat, « zancarron » lui-même, tend aux faux pas et fait divaguer celui qui suit sa doctrine et sa personne. Le terme « zancarron » rend compte a la fois du défaut physique et de la perversité : il désigne simultanément la claudication et la faible intelligence d'un maître es Sciences et Arts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mahomet est le « zancarron » lui-même : par une sorte de pirouette boiteuse, ce détour du sens trahit le caractère malintentionné du prophète. Notre échassier trébuche sans doute; mais il entrave aussi le pas de simple marcheur, pourtant mieux doue que lui par nature.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le zancarron, bras ou jambe, os ou idole, est une réalité : quelque part il existe. De lui émane la noire lumière du contre‑savoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« El brazo incorrupto de la santa », la main sûre de celle que Dieu même inspirait dans ses écrits, s'oppose a celle de I'imposteur, le secrétaire de 1'Antechrist.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsqu'on évoque le zancarron, ceci est essentiel, on fait un jeu de mots saisi de tous, sur l'Islam en genéral mais aussi sur quelque affaire quotidienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Souligner la richesse du terme, c’est chercher à dessiner le réseau de significations qui le traverse.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans 1'espace « interclassiste » du « corral de comédies » (théâtre espagnol en plein air), le dramaturge doit régaler tous les publics. Le zancarron appartient a un monde ou les reliques ont une efficacité magique au quotidien. Le zancarron fait converger, par acculturation, tous les ressentiments antimusulmans. Mais le zancarron c'est aussi une réflexion sur l'Autre, exclu et présent dans la société du Siècle d'Or.  

« Et erit sepulchrum eius gloriosum. »

 

Unos hombres (los moros) son azules y colorados/ que viven por despoblados/ y adoran el zancarrón. »

Lope de Vega, Los Porceles de Murcia

 

« Certains hommes (les mores) sont / bleus et rouges./ Ils vivent dans le désert et adorent. le Zancarron. »

 

Jarret de bœuf, illustre relique, bras du Prophète paré des pierreries, faux pas malheureux d'un boiteux illettré, tout cela à la fois, le « zancarron » de Mahomet reste mystérieux. Cet article prétend retrouver la recette du bouillon qu'on préparait avec cet os.

Lorsque Cervantès cherchait un nom pour son héros Sancho, il hésita entre Sancho et « Zanca » (patte) :

 

« Junto a él estaba Sancho Panza, que tenía del cabestro a su asno, a los pies del cual estaba otro rétulo que decia : Sancho Zancas, y debía de ser que tenía a lo que mostraba la pintura, la barriga grande, el talle corto y las zancas largas, y por esto se le debió de poner nombre de Panza y de Zancas, que con estos dos sobrenombres le llama algunas veces la historia ».

 

Auprès de lui était Sancho Pança qui tenait son âne par le licol, au pied duquel y avait un autre rouleau qui disait : Sancho Zancas, et devait être qu'il avait, à ce que la peinture montrait, le ventre grand, la taille courte, les jambes grêles, et pour cette occasion on lui donna le nom de Pança et Zancas, car 1'histoire le nomme quelquefois de ces deux surnoms.

 

Les deux termes, populaires, renvoyaient par jeu de mots a 1'animalité. Le calembour, adressé au vulgaire et vulgairement repris par lui, jouait sur un vaste registre sémantique dérivé de la racine zanc.

Mot d'origine floue, commun aux langues romanes, excepté le français, le rhétique et le roumain, zanca est même présent dans la langue basque (ce qui a élargi 1'éventail des hypothèses étymologiques). Corominas définit le terme, attesté en bas latin, comme un soulier haut, à semelle de bois, à la façon des cothurnes. De là viendraient « zanca » (patte), « zancos » (échasses),  « zancudo » (échassier), et peut-être même « chancla » (soulier éculé) et « chanquleta » (savate).

Un des dérivés, « zancarron » signifie : os de patte équarri presque entièrement décharné. En outre, par une intéressante dérive sémantique, le mot désigne également un individu de constitution ingrate, vieux, laid et efflanqué, aussi bien qu'un professeur ignorant (ce dernier sens a mieux survécu en Amérique que sur la péninsule).

Entre 1550 et 1650 le « zancarron » fut employé pour decrire un ensemble de reliques du Prophète Mahomet, adorées à La Mecque, disait‑on. On a parlé d'un bras, d'une jambe ou d'un soulier, tout à la fois. Cet imaginaire génère un jeu de significations, parfois contradictoires entre elles, rebondissant à travers le théâtre et la poésie. Au XVIIIe siecle encore, le Diccionario de Autoridades propose la même définition; on retrouve même sa trace dans certaines « romances » d'aveugles recueillies par le professeur Caro Baroja, comme par exemple Celinda y don Antonio Moreno (1729).

Au XIX siècle, en dépit de la réactualisation française de l'Orientalisme, le terme ne réapparaît pas : il est absent de la langue française et ne saurait être emprunte à 1'espagnol. Depuis deux siècles, la confrontation avec 1'Islam s'étant atténuée, le mot perdit de sa dimension religieuse, sans pour autant se débarrasser de toutes les significations acquises en cours de route.

 

Le « zancarron » relique du Prophète

Pour les Espagnols du premier XVIIe siècle, il était difficile, voire impossible, de penser un monde sans relique. La spiritualité baroque se caractérisait par deux grandes tendances concurrentes : d'une part un mysticisme hermétique, tout en énigmes et en symboles, à 1'usage de quelques élus, d'autre part le renouveau missionnaire tridentin visant a la renaissance de la religiosité « populaire », à travers une propagande brutale et sensuelle, faite d'images, de retables, de processions, de reliques.

Lorsque le prêtre baisait 1'autel, l'acte physique prenait une dimension spirituelle. De même, le simple peuple pouvait s'élever grâce aux artas ou estadales (reliquaires ou médaillons) que les moines bénissaient et accrochaient, dans les sanctuaires, au cou des dévotes et des béates. A leur ceinture pendait aussi le muelle, objet décoratif composé de plusieurs reliquaires et de listes des saints des bréviaires. On parle également du tahali, écran de cuir où l'on serrait reliques et prières. .

Ainsi la sensibilité baroque sur le plan catholique engendre un double processus de démocratisation de la spiritualité, mais aussi une défense de 1'immobilité hiérarchique et doctrinale.

II s'agissait bien de rituels et d'objets matériels à voir ou à toucher, à porter sur soi, à vénérer : en eux se rejoignaient 1'acte collectif de la fête ‑ définitivement confisqué, contrôlé et réglementé ‑, et l'expérience individuelle d'un parfum d'éternité. Peu importe que ce contact fût assuré par une page d'un livre sacre, le regard d’une vierge, un lambeau d'habit sacerdotal ou pour le bras intact d’une sainte conservé au creux d’une niche surabondamment décorée.

La profusion et la quête de reliques ont suscité la création d'un véritable marché. Dès 1'origine, on dut produire des certificats et des témoignages appelés « authenticas », où figuraient la description et l'histoire précise de la relique. Les falsifications, bien entendu, étaient légions car les monastères, les cathédrales, les paroisses et même les ermitages et les chapelles particulières se disputaient la possession de ces bribes de sainteté.

Sainte Thérèse offre un exemple complexe de dépècement d'une sainte dépouille par ses contemporains : « Le bras qu'on vénère a Albe, dans un précieux reliquaire d'or, fut arraché par le P. Gregorio Nacianceno, lorsqu'on déterra le corps saint pour le transférer au couvent d'Avila, neuf mois après sa mort. C'était, dit‑on, pour offrir une consolation à la maison d'Albe. On 1'a placé sur un superbe piédestal formant une sorte de V, les deux os reposant sur le coude. Le père Gracian avait découpé la main gauche avant que le père Gregorio Nacianceno n'eut arraché le bras. Sur les deux os on peut voir une peau parcheminée et un reste de chair séchée, comme salée... Le cœur se trouve dans un cylindre en verre 6pais et transparent, ouvert en son sommet, car il s'est brise comme si les feux mal éteints de I'amour divin avaient continue a y brûler. Le cylindre repose sur un superbe socle en argent dore décore de pierres, comme son fermoir. Le docteur Sanchez déclara avoir remarque sur la partie supérieure de 1'organe une blessure horizontale, étroite, longue et profonde, provoquée par un objet tranchant, petit et dur; sur les bords de la plaie il a distingue des marques de brûlures. Depuis cent cinquante ans et trois siècles après 1'evenement, les pèlerins peuvent vérifier par eux-mêmes 1'exactitude de cette d6claration. Le 26 mars 1726, sur la foi de cette information canonique, le Saint-siège a institue une fête de la transverbération le 27° jour du mois d'août ».

Tout objet utilise ou simplement touche par un saint était considéré comme une relique. Un sanctuaire n'était pas digne de ce nom s'il n’en possédait pas une collection. La reforme catholique, dans son effort de propagande, insistait sur le culte des reliques au point qu'on dut réprimer certains excès. La littérature a laissé des témoignages de nombreux miracles liés à la présence de reliques. Nombreuses sont les églises qui passent commande a Rome de ces éléments centraux de la liturgie tridentine, si elles en sont encore dépourvues.

Sebastian de Covarrubias, en 1606, définissait les reliques comme « des fragments d'os de Saints, ainsi appelés parce qu'on les trouve en faible quantité, sauf lorsque les Pontifes concèdent à quelque Prince le corps entier de quelque Saint ». Cette définition traduit la volonté naïve d'accumulation de ses contemporains. De plus, en altérant 1'etymologie du terme, au demeurant reprise dans le Diccionario de Autoridades, il met 1'accent sur la confusion des rôles économique et spirituel joués par Rome.

Le même dictionnaire insiste sur I'ordre de préférence qui relègue au second plan les oeuvres, les vêtements ou les objets personnels des saints, au bénéfice du corps : « insignes reliques sont la tête, le bras ou la jambe d'un saint ». La dépouille a ses morceaux de choix. Le culte des reliques a beaucoup affecte ce qu'on a appelé les traditions populaires. Son parfum se retrouve dans l’art des desserts et des confiseries : diverses sucreries nommées « osselets de saint » offrent une cocasse version anthropophage de ce phénomène.

 

Zancarron : image ou relique?

 

En retour, la discussion sur I'incorruptibilité des corps saints avait déjà affecte la figure de Mahomet. Par opposition aux corps parfumes des martyrs, le cadavre du « faussaire » avait connu une fin plutôt minable. Blas Verdu dans Engaños y desengaños del tiempo (1612) fait un résumé des différentes versions de la mort du Prophète, apparues depuis les débuts de 1'Islam. II suit 1'interpretation de saint Jean Damascène, de saint Euloge et d'Euthyme. La longue tradition de la polémique antimusulmane, à laquelle 1'auteur se réfère, milite contre la croyance de la montée de Mahomet au ciel.

Ses disciples, après une vaine attente, finirent par dédaigner son corps. Evidente allusion christologique inversée :  Restée trois jours sans inhumation, la dépouille du faux prophète était dévorée par des chiens attires par 1'odeur de sa corruption. Ses fidèles, honteux de 1'immonde charogne quelque peu rognée, cachèrent les restes. De là naîtrait la légende de 1'ascension au ciel. En retour, « pour célébrer le souvenir, chaque année, ils tuaient beaucoup de chiens ».

La main de Fatima, motif présent dans tout 1'Afrique du Nord, peut être a 1'origine de I'assertion de Damian Fonseca (1612) et Pedro Aznar Cardona selon laquelle les morisques adoraient l’Ampsa, ou main de Mahomet. Reste a savoir comment 1'on passe d'une extrémité au membre tout entier. Et puis le Zancarron était‑il une jambe ou une main?

La définition concrète du ‑ Zancarron » est : « os de patte équarri presque entièrement décharné ». Lorsque la confiance règne, vous prêtez la main et on vous prend le bras : c'est I'idée que les chrétiens se faisaient des morisques. Ensuite le transfert d'un membre a 1'autre est facile s'agissant d'animaux, dont on sait qu'ils ont des pattes.

Ainsi, Marcos de Guadalajara y Xavier, dans Prodicion y destierro de los moriscos de Castilla (1614), dit : « …en outre, les Mores d'Espagne, d'Afrique et de Berbérie (comme les Morisques l’ont souvent avoue devant le tribunal de la foi) ne vénèrent ni n'honorent toute la personne de Mahomet mais son seul " Zancarron " : c'est un bras qu'ils décorent, chacun selon ses possibilités, de pierreries, de bagues et de toutes sortes de richesses ».

11 s'agissait donc d'une sorte d'idole adorée par les musulmans, a 1'image de la statue décrite par Gonzalo de Cespedes y Meneses dans le conte ‑ El Mahomita de Oro „ tiré du Soldat Pindare (1626). Les romances s'en sont fait 1'echo

 

« Ni tengan ninguna imagen/ si no fuere de Mahoma.»

(« Qu'ils n'aient aucune image/ Si ce n'est de Mahomet »)

 

Une autre tradition médiévale, très en vogue, se fondait sur la légende de la pierre Iman (aimant). Selon des avis autorisés qui provoqueraient de vives polémiques scientifiques, la sépulture de Mahomet reposerait en l’air, soutenue par la seule force d'attraction de deux pierres aimantées. Le Voyage de Turquie, au milieu du XVIe siècle, parle uniquement d'un soulier qu'on appelle « isaroh » ou « tsaroh » selon Georgievits.

On rapprochera ces deux termes de la racine ‑ zanc » qui renvoie également a soulier ou a jambe. Cette interprétation est la plus généralement retenue. Lope de Véga y fait allusion dans la comédie El Cuerdo loco, El Alcalde Mayor et Los Martires de Madrid

 

Pide las piedras que están/ sustentando el zancarrón,/ de pintado jaspe imán.

(Réclame les pierres/ Qui soutiennent le « zancarron »/ Jaspe colorée aimante).

 

En outre, le « Zancarron » est la seule partie de son corps qui est conservée, le reste ayant disparu, caché par ses disciples ou, mieux encore, avalé par la terre, c'est‑à‑dire parti droit en enfer.

La légende sur Mahomet, reprise par les écrivains jusqu'à Quevedo, raconte que le Prophète était boiteux. Lorsque le démon entraîna ses restes, il était normal qu'il n'emportât pas sa jambe arrachée (détail emprunte aux histoires de boiteux maudits). Lope de Véga crée une variante du même thème dans Los esclavos libres :

 

Paje 3 ‑ Enamorado dicen que andaba este bestial profeta de una judía, y el marido y padres cogiéronlo entre puertas como a perro y dieronle paliza temeraria; viéndole muerto, hiciéronle pedazos, reservando una pierna y la cadera, rogando a la judía que dijese . que una noche, gozándola, se había subido al cielo, y que ella, por tenerle, le asió de aquella pierna, que, en reliquias le dejó, y se llevó lo más del cuerpo; creyéronlo los moros, y escapáronse de ellos con este engaño, los judíos; entre piedras imanes la pusieron, cuya virtud la tiene y la sustenta, aunque ellos piensan que es milagro.

Amoureux, dit‑on, tomba le bestial prophète/ d'une juive. Le mari et !e pêre/ le surprirent entre deux portes comme un chien/ et le battirent d'importance./ Le voyant mort, ils le mirent en pièces,/ préservant la jambe et la hanche,/ ils demandèrent a la juive de raconter/ qu'une nuit, abusant d'elle, il était/ monté au ciel et qu'elle, pour le retenir/ lui arracha cette jambe comme reliquat/ et le reste du corps disparut./ Les mores la crurent et par cette ruse, les juifs/ échappèrent a leur, vengeance./ Ils placèrent le membre entre deux pierres aimants dont la force le retient et I'élève. Mais, eux, ils y voient tin miracle. »

 

Au total, nous avons : un sépulcre vide, une dépouille escamotée, et une main ou une jambe mystérieuses. Les enquêteurs chrétiens, partant de ces indices, allaient forger et populariser le plus extraordinaire motif de I'imaginaire antimorisque. Certains morisques même, après avoir subi la question, confirmaient les faits devant 1'Inquisition, comme dans le cas de la acusacion y sentencia del proceso contra Francisco de Espinosa, morisco de El Provencio (Cuenca) en 1561‑1562.

Le Zancarron joue le rôle de relique indispensable, preuve matérielle de la trahison morisque. Logiquement, les musulmans sont 1'image inverse des chrétiens qui ont tine Eglise de vérité, des dogmes et des reliques. Et même, certains polémistes partisans de 1'assimilation créditent I'Islam d'une caricature de sainteté et d'une vaine tentative d'imitation des institutions chrétiennes.

L'essentiel, dans les deux cas, demeure qua le chrétien ne peut atteindre 1'autre sans 1'assimiler a sa propre réalité. Bernardo Pérez de Chinchón dans son Antialcorano (1532) avait défendu I'idée de l'universelle nécessite qu'iI existe des églises, des moines, des nonnes, des prêtres, des dîmes.

Les morisques, selon les polémistes, disposeraient d'un encadrement clérical, les « alfaquies » (véritable obsession de ces auteurs). En outre, suivant leurs dépositions devant 1'Inquisition, ils auraient des évêques, des cardinaux et un papa dispensateur d'indulgences. Jaime Bleda, dans sa Coronica de los moros de España (1618), raconte comment le Saint-père morisque « promulgue les grâces, comme on fait des bulles, avec un droit de 24 réaux ou moins. Les indulgences en question permettent aux morisques d'épouser leur propre soeur et d'avoir jusqu'à sept femmes ».

Selon ce schéma, le « zancarron » serait un accessoire supplémentaire, la relique indispensable, 1'image forcement adorée par les mores. Mais la richesse de contenu du zancarron ne se résume pas à ce bras de Mahomet, ni à la charge de mépris que manifeste son assimilation a un os de vache maigre et décharnée, symbole, dans le registre de la boucherie, de pauvreté, de vieillesse et de déchéance.

 

La salaison mahometane

 

Bien sûr, la présence de zancarron en vitrine, loin de refléter la prospérité, fait plutôt mauvais effet. Diana, héroïne de Boba para los otros, discreta para si, le situait a La Mecque « ou le jambon sale du Prophète est pendu ». En dépit de sa complexité et de sa subtilité, 1'image est d'usage courant. Lope de Vega peut s'en servir comme clin d’œil compris du parterre qui, sinon, sifflerait la saillie.

Et lorsqu'on cherche a donner une définition naïve, vivace et cocasse de 1'Islam dans la bouche d'un enfant, comme dans Los Porceles de Murcia on entend : « Certains hommes (les mores) sont bleus et rouges, ils vivent dans le désert et adorent le zancarron ». En quelques mots, Lope résume tout ce qu'il faut savoir sur les mores : bleus (couleur de mort), rouges (couleur d'enfer), nomades endurcis sans civilité et adorateurs d'une relique bizarre.

Pour. autant, les sources de cette construction alambiquée n’ont rien de très populaire. Tout au contraire, on voit là la fortune d'une diversité de sources cristallisées autour d'un terme approprie, même s'il fut toujours impossible d'en fixer la définition académique. Dans son acception vulgaire, un lieu commun peut devenir le lieu ou convergent les détritus sémantiques les plus hétérogènes.

 

La claudication de Mahomet

 

Les diables boiteux, clopinants et bancroches traversent la littérature du Siècle d'Or, depuis Vélez de Guevara jusqu'à Quevedo. Ce dernier, dans ses visites oniriques aux enfers, fait de la claudication et de la négritude les caractéristiques physiques de la tribu luciférine; et le Prophète lui-même boite. Suivant la figure mythologique du forgeron Vulcain, la tradition veut que les hôtes obscurs de 1'Hades sautillent entre chaudrons et foyers. Les vers de José de Villaviciosa en La Mosquea (1615) démontrent que le souvenir littéraire demeure vivace

« Oyó el mensaje el negro herrero, y brama,

Porque !a pierna coxa entonces tenga,

De manera que no pueda tan presto

ver de su Rey el formidable gesto ».

« Le noir forgeron entend le message, il hurle, sa jambe de boiteux I'empêche de se tourner aussi vile qu'il le voudrait pour voir de son roi le geste formidable. »

Boiter est donc un vice en soi (Dictionnaire de Covarrubias), une faute grave dans le contexte d'une culture humaniste qui valorise la perfection du corps. Les descriptions des êtres qui échappent au canon renaissant de 1'harmonie appartiennent à une littérature de la bizarrerie. Pour une part, il s'agit d'une réaction contre 1'idealisation poétique par contrepoint « réaliste ». Du même coup, on réactualise cette même vision en associant vices moraux et défauts physiques. Le boiteux, par exemple, ne peut suivre un droit chemin, avec ses raisonnements tordus; comment sérait‑il sympathique, lui qui trébuche comme un sot sur le moindre obstacle avec sa démarche incertaine. Etre boiteux c'est tout un caractère.

La patte folle, la folle humeur sont bien humaines et ne renvoient pas nécessairement à I'amputation. Le faux pas (« zancajada ») c'est la fonction historique du Prophète, coupable de détournement, boiteux qui dessina la route de 1'erreur.

 

Jurer sur les os du Phophete

 

On ne s'étonnera pas si les musulmans, dans les revers, maudissent Mahomet et son zancarron. Ainsi dans la comédie San Diego de Alcalá ou Ya anda la de Mazagatos

 

TRONERA ‑ Cáscaras.

LOS VILLANOS ‑ ¡ Mueran los moros !

                                 ¡ Viva Castilla la Vieja!

(Vencen los villanos)

 

TRONERA‑ ¡Que zurra que anda, señores !

                    ¿Quien me metio en esta guerra,

                    abogado de los moros,

                    sino el zancarron de Meca?

 

(Tronera : Sapristi! / Les vilains : Mort aux Mores! /

vive la Vieille Castille ! / Tronera : Quelle mêlée, mes

seigneurs! / Qui donc m'a lancé dans cette guerre? /

C'est l’avocat des Mores / le zancarron de La Mecque)

 

Jurer sur le Prophète, promettre sur quelque chose de sérieux, était indispensable pour les «Abencerrajes» et « Abindarraez ». Après le Coran, divine parole, les os de Mahomet étaient l'objet le plus sacré sur lequel on pouvait jurer. Ainsi le « Miles Gloriosus » musulman devait jurer à tour de bras. Le « zancarron » va jouer ce double rôle comme les reliques des chrétiens. C'est 1'equivalent de la sépulture de Saint Jacques (Santiago de Compostela).

Du caractère péjoratif du mot « zancarron » découlent deux types de serments. Les personnages que 1'auteur a fait « hidalgos » incontestables, même s'ils sont mores, pour éviter de' prononcer « zancarron », jurent par euphémisme sur les os du Prophète :

 

ALCAIDE‑                Conocíle en las armas, y te juro

                por los huesos que Meca en honor tiene,

                que derribaba moros con la espada

                como el que siega con la hoz espigas.

(La Campana de Aragon, Lope de Vega 25).

(Le chatelain : je I'ai connu au combat, et je te jure / sur les os qui sont I'honneur de La Mecque / qu'il fauchait les Mores avec son épée / comme on cisaille les épis à la faucille.)

 

Le boufon, lui, fera un serment sur le « zancarron ~, comme dans El Primer Fajardo

 

ZULEMILLA ‑ Dar Mahoma el que mereza

que a fe de moro hidalgo,

que servirte con más veras

que no aquel potro beliaco

que estar cançaron en Meca.

(Zulemilla : II faut rendre de Mahomet son du / mais

foi de More Hidalgo /moi je to servirai très fidèlement/

plutôt que cette méchante rosse/ qui fait le zancarron

à La Mecque.)

 

A 1'evidence, la seule évocation du « zancarron » provoquait I'hilarité du public. De toute façon, dans les deux cas, le serment était invalide par nature. Le primat accorde au serment chrétien ne fait pas de doute : 1'infidelite ôte toute foi au serment. En fin de compte, aucun infidèle ne tient parole, sauf s'il s'agit d'un chrétien revêtu de la défroque morisque.

 

Mahomet : le professeur ignare

 

Le titulaire de I'os ingrat, « zancarron » lui-même, tend aux faux pas et fait divaguer celui qui suit sa doctrine et sa personne. Le terme « zancarron » rend compte a la fois du défaut physique et de la perversité : il désigne simultanément la claudication et la faible intelligence d'un maître es Sciences et Arts. Le Diccionario de Autoridades rapporte que : « Métaphoriquement le terme s'applique au professeur de Sciences au savoir limite ou a l'intelligence courte : au zancarron la substance de la chair fait défaut, au maître ignare celle de ses facultés.

Le glissement se fait au pas de 1'echassier : il trébuche, se trompe' et s'emmêle les panes : un véritable zancarron!

Pour une fois, le trait est dirige contre le mauvais maître ignorant, pédant et inepte et non contre 1'eleve sot et borné. Le ton est donne, une fois encore par Mahomet et son escouade de boiteux. Ce cuisseau moisi ne peut guère renvoyer a la jeunesse des étudiants : cet os zancarronien, maigre et éthique tombe sous 1'empire du « Domine Cabra » (archétype du professeur ignorant). Quevedo a réfléchi sur le lien qui unit stupidité, vieillesse et décharnement. Ainsi dans un de ses innombrables poèmes sur les vieillardes.

 

Vieja amolada y buida,

cecina con aladares,

pellejo que anda en chapines,

por carne momia se pague...

Vieja blanca a puros moros

Solimanes y Albayaldes,

 vestida sea el Zancarron,

y el puro Mahoma en carnes.

(« Vieille femme, adentée, émaciée, / toute sèche et demi‑chauve, / vieille peau en escarpins/ vos chairs sont momifiées... Vieille blanchie de poudre more/ Solimanes y albayaldes,/ parée comme un zancarron/ portrait crache de Mahomet)

 

Mahomet, faux prophète, trompeur et drôle, c'est le maître inculte par excellence. Au cours de ses traversées caravanières, il a ramasse des bribes éparses des religions juive et nestorienne, auxquelles il a ajoute quelques éléments chaldéens et manichéistes. Quand le nomade ignare rentre chez lui, la cervelle retournée par 1'epilepsie ou « gota coral » qui 1'obnubile, son esprit ténébreux brasse toutes les doctrines.

Les chroniqueurs se demandent même, depuis saint Jean Damascène, s'il ne cherche pas sciemment a déformer ou à simplifier à 1'extreme toutes ces doctrines à 1'usage « du simple et béat peuple arabique ».

Du coup, Mahomet est le « zancarron » lui-même : par une sorte de pirouette boiteuse, ce détour du sens trahit le caractère malintentionné du prophète. Notre échassier trébuche sans doute; mais il entrave aussi le pas de simple marcheur, pourtant mieux doue que lui par nature.

En brodant sur ce thème, on voit bien que le déchu tend a provoquer la chute de 1'autre. Gonzalo de Berceo remarquait que le démon, déchu par excellence et boiteux par tradition, était la préfiguration naturelle de Mahomet 1'Antechrist.

 

« Sennora benedicta, reina acabada,

por mano del to fijo, don Christo coronada,

líbranos del Diablo, de la su çancajada

(« Mère bénie, reine de perfection,/ par la main de ton fils Don Christ couronnée,/ délivre‑nous du Diable et de ses croche-pieds »).

 

Le prophète, docteur en tromperies, malfaiteur, archimandrite de faussetés, c'est la meilleure école pour escrocs. Cet homme a trompé les Mores: le fait se reproduirait si I'on s'avisait de le suivre encore. C'est peut-être la 1'origine du mot portugais « sancarrao » (imposteur) qui, selon Corominas, apparaît dans I’œuvre de Pantaleao d'Aveiro, a la fin du XVIe siècle.

La figure de médecin, auquel on confie naïvement sa santé, celle du corps renvoyant à celle de 1'esprit, est un lieu commun littéraire présent depuis le Viaje de Turguia jusqu'à Quevedo

 

Miralo doctor amigo,

así a poder de recetas

ganes, matando a los moros,

por zancarrdn, honra en Meca.

Quevedo.

(« Prends garde docteur, mon ami, / à force de médications / en condamnant les Mores en véritable « zancarron », tu seras a l’honneur à La Mecque. »)

 

Le médicastre burlesque est à bonne école avec Mahomet; le personnage de Lope de Vega, Feliciano, s'en aperçoit vite dans Viuda, Casada y doncella :

 

HAQUELME ‑ Médico sin duda es.

 

CELIO  ‑ Y agora !a borla toma

graduado por Mahoma.

 

(un momento después)

 

CELIO ‑ ¿Cómo has de curar la mora ?

 

FELICIANO ‑ Encomendándola a Dios

cuando la mano le ponga.

Ya soy doctor confirmado.

 

CELIO ‑ ¿Por donde tienes la borla?

 

FELICIANO ‑ Por la gran casa de Meca

y el zancarron de Mahoma.

 

(Haquelme : il est médecin, pas de doute./ Celio : Et

voilà son grade/ il l’a reçu de Mahomet./ (Plus tard)

Celio : Comment vas‑tu soigner la More?/ Feliciano:

En !a recommandant a Dieu/ lorsque je lui imposerai

la main./ Je suis docteur consommé./ Ceilo : D'où

tiens‑tu ton grade?/ Feliciano: De la grande Maison

de La Mecque / et du zancarron de Mahomet)

 

Le zancarron, objet réel

 

Pourquoi accorder tant d'importance au statut de relique qu'a revêtu cette jambe momifiée? On y insiste à dessein c'est, en fait, le cœur du débat. 

Le zancarron, bras ou jambe, os ou idole, est une réalité : quelque part il existe. De lui émane la noire lumière du contre‑savoir. Lorsqu'on en parle, il ne s'agit jamais d’une notion abstraite. Tout au contraire le zancarron est palpable et visible; en fait on aimerait bien qu'il le fut. Partant de son succès, il tombe forcement dans le discrédit et devient 1'objet de plaisanteries. Sans un zancarron réel, point de zancarron de Mahomet.

 

Le zancarron en Espagne

 

La constitution de 1' « esprit espagnol » se caractérise par le transfert sur la péninsule Ibérique du théâtre des évènements clefs de 1'histoire de 1'humanite. Et parler histoire au Siècle d'Or c'est encore parler de référents bibliques.

Gregorio López Madera, en Excelencias de la monarquía y reyno de España, raconte que le castillan ‑ ou espagnol, avant le déluge était une des langues du chantier de Babel, proches de 1'hcbreu. II ne faut donc pas s'étonner de la précocité et rapidité de 1'evangelisation du pays. A cette fin, les disciples de saint Jacques étaient venus avec sa dépouille. Pour rivaliser avec la dignité du siège archiépiscopal galicien, la Tarraconaise découvre la venue, de son vivant, de saint Paul, et I'apparition de la Vierge du Pilier de Saragosse.

Si le premier Chrysostome de la Chrétienté avait visite la péninsule, pourquoi la langue vipérine de 1'heresie ne s'y se serait‑elle pas attardée? Séville revendique 1'honneur d'être le théâtre de « ce grand détournement ». Saint Isidore 1'empor­tera en expulsant le Prophète de la terre sacrée : celui-ci ruminera sa vengeance et ses disciples 1'appliqueront durant huit cents ans.

La présence physique du Prophète sur la péninsule rend possible 1'existence d'une trace laissée par sa retraite déshonorante. Le zancarron serait un témoin pieusement conserve par les morisques et son existence reconnue devant les tribu­naux de 1'Inquisition. Dans ce cas précis, il est question de la main ou du bras, le membre qui écrit, puisqu'il s'agit du transcripteur de la Parole. Ce bras, double de celui de sainte Therese, jouit d'une curiosité particulière au moment précis ou la canonisation de la sainte devient une affaire d'Etat.

« El brazo incorrupto de la santa », la main sûre de celle que Dieu même inspirait dans ses écrits, s'oppose a celle de I'imposteur, le secrétaire de 1'Antechrist.

 

Le bouillon du aancarron

 

Un mot chargé de signification peut en perdre ou peut la gauchir par coïncidence phonétique avec d'autres mots par voisinage de sens ou similitude de fonctions dans des énoncés rapprochés.

Bien plus : si un mot « a » s'apparente par le son a un mot  « b » et que ce dernier se rapproche, par le sens; d'un mot « c », on peut voir s'établir une relation du sens entre « a » et « c », allant jusqu'a la confusion. Un exemple de cette transitivité : l'identification de « zancarron » et « zangano » (parasite) attestée par Torres Villarroel, dans ses œuvres (1752), apparaissait déjà dans la Agricultura Christiana (1589) de Fray Juan de Pineda

 

PHILOTlMO ‑ Principe no to mates por pocas cosas, sino contempla esta presencia  del señor Polycronio más derecha que el derecho civil, y más enxuto que un arenque, con aquellos arreboles del rey Almanzor; que no se me representa sino que acaba en este punto de llegar a la romeria de la casa de La Meca, de adorar al zangarrón de su pariente mayor Mahoma.

(Philotime : Prince, ne t'en fais pas pour si peu, regarde plutôt le seigneur Polyandros plus droit que le droit civil, plus saur qu'un hareng, avec sa barbe taillée à la Al‑Mansur; il ne vient pas me voir car il rentre tout juste d'un pèlerinage au temple de La Mecque où l’on adore le « zangarron » (entre « zancarron » et pique-assiette) de son grand frère Mahomet)

 

A Salamanque, province de Torres Villarroel, on se sert encore du mot « zangarron » : c'est le « moharracho » personnage grime et grotesque qui se male aux danses des « fiestas ». De même le gaillard trop grand, dégingande et insouciant se dit « zangon », et le maladroit (patoso) impertinent et disgracieux se dit aussi « zangano ».

Sur le long temps, le mythe de Vulcain reste vivace boiteux artisan des profondeurs, vil et mécanique dans 1'idee du XVIe siècle, trompeur par nature comme 1'on sait depuis ses noces adultères avec Venus, a la barbe de Jupiter.

Vulcain a une face noiraude de forgeron : trait secondaire pour les Anciens mais qui acquiert alors une importance capitale. Il serait une préfiguration des démons boiteux et scandaleux, pleins de vivacité et de malice a 1'heure d'attaquer les bonnes mœurs et de damner les hommes. Sur un temps plus court, celui de la mémoire historique, dans l'affrontement Islam ‑ Chrétienté, 1'Espagne drapée dans sa catholicité est en première ligne face au Turc. Le roi d'Espagne l’est aussi de Jérusalem, ancien centre du monde, avant que la Castille ne lui ravisse ce titre. Le Zancarron est un élément du conflit, une relique opposée a cette autre relique universelle qu'est Jérusalem, comme le montrent Pedro de Escobar Cabeça de Vaca, dans Luzero de Tierra Santa y Grandezas de Egipto y Monte Sinaí et Fernandez de Heredia dans Mesón del Mundo. De mémoire d'homme, temps de I'anecdote, la popularisation du zancarron mahométan coïncide avec ]'expulsion des morisques de 1609. La vile extraction de Mahomet, son office de muletier, son goût pour les raisins secs et le couscous achèvent d'équarrir ce zancarron, malheureux os a bouillon. « J'arrivai dans un coin oh un homme solitaire et très sale était assis; il lui manquait un talon (" zancajo "), le visage couture, des clochettes autour du cou, fiévreux et blasphémant ». « Qui es‑tu toi le pire d'entre les méchants, lui demandais je? », « Moi, répondit‑il, je suis Mahomet ». « Tu es le plus méchant homme du monde, lui dis je. C'est toi qui as entraîné le plus d’âmes ici-bas ». «  Je soufre de tout, dit‑il, tandis que les malheureux Africains adorent le zancarron, ce talon qui me manque ». Ainsi, Quevedo fait‑il parler Mahomet dans Las zahurdas de Pluton

Lorsqu'on évoque le zancarron, ceci est essentiel, on fait un jeu de mots saisi de tous, sur l'Islam en genéral mais aussi sur quelque affaire quotidienne comme un cosmétique a la mode appelé ‑ Soliman ‑.

 

A UNA AYUJER AFEITADA

soneto

»Arrebozas en ángel castellano

el zancarron que Meca despreciara.

Liquido galgo, huye como jara,

y entrate en la botica de un marrano.

»A hermosura que está en algarabía,

el Alcoran se Ilegue a requebralla

tez otomana es asco y herejia.

 

(« A une femme poudrée », sonnet: Tu, caches sous l’aile de l’ange castillan / le zancarron que La Mecque méprise / Crème qui file comme lévrier ou javelot/ jusqu'à la boutique de quelque marrane./ L'on arrive au beau charabia / Du Coran à force de louange : la peau ottomane c'est dégoût  et hérésie.

 

La confusion du zancarron et de 1'Empire Ottoman est lié à 1'actualité du conflit. Quevedo attaque les vantardises de la Cour madrilène et montre, par cette image, combien les courtisans serviles et les secrétaires corrompus le cultivent.

 

Todo hoy ministro es Turquía

En el español cenit,

Donde el zancarrón se adora

Y tiene su templo y atril.

Quevedo

 

(« Désormais tout ministre est une Turquie/ Au zénith espagnol/ Ou l’on adore le zancarron,/ avec son temple et son lutrin.

 

Quevedo

 

 

Corruptions et conclusion

 

L’élaboration du « zancarron », de ses significations, de ses dérives et de ses connexions phonétiques accidentelles invente un objet du savoir en même temps qu’elle articule une série d’énoncés apparemment anodins dans leur usage courant. Souligner la richesse du terme, c’est chercher à dessiner le réseau de significations qui le traverse.

La demande d’une crème à la mode, les bourdes d’un professeur sénile, un coup de pied au derrière, ou une dispute sur la pierre philosophale, toutes ces figures s’exécutent sur la même scène.

Point de stratégie consciente là-dedans, même lorsqu’on peut distinguer les traits militants de pures dérivés comiques. Chaque emploi du terme renvoie, à un moment donné, à une série de désirs et d’aspirations.

Le Prophète, moteur premier de la dérive sémantique, s’efface en ouvrant l’éventail des significations. Peut-être certaines acceptions du mot auraient-elles émergé sans la dimension mahométane, ou peut-être pas. On a choisi « zancarron » à cause de la rareté des références illustrant la diversité de ses significations, de la connexion amusante que le terme opère entre Mahomet et le bétail des montagnes et du fait que le terme présent dans la littérature du Siecle d'Or est devenu incompréhensible.

La méchanceté, 1'ignorance, l'heresie et la misère sont évoquées par un terme de boucherie. Il est donc logique qu'on veuille frapper avec cet os l'acheteur qui voudrait en faire un bouillon.

Dans 1'espace « interclassiste » du « corral de comédies » (théâtre espagnol en plein air), le dramaturge doit régaler tous les publics. Le zancarron appartient a un monde ou les reliques ont une efficacité magique au quotidien. Le zancarron fait converger, par acculturation, tous les ressentiments antimusulmans. Mais le zancarron c'est aussi une réflexion sur l'Autre, exclu et présent dans la société du Siècle d'Or.

Parcourant les trois ages du terme, une fois tendues et pincées toutes les cordes de ses significations, que reste‑t‑il de proprement « populaire »? Rien que le mot. Du même coup on s'en prend a I'Islam et au voisin misérable forcé de se contenter des mauvais morceaux. Le vulgaire rit en entendant « zancarron » sur la scène, car il évoque la maigre pitance qua sa pauvre fortune lui permet de s'offrir. Et tous de rire, même si les balcons (où on situe l’aristocratie) rient du parterre (où on situe le peuple).

Ce jeu exemplaire de significations est 1'un des procèdes littéraires du costumbrismo (littérature du pittoresque), source du roman picaresque. Un geste, une attitude, un mot ou la façon de le prononcer sont le théâtre sur lequel la pensée élitaire va se mettre en scène, en inventant de toutes pièces les objets d'un prétendu imaginaire populaire. L'espace d'un instant, le rire unit les hommes face a la scène. Rire simple, rire double : les uns rient du spectacle de la scène, les autres rient aussi de celui de la salle.

Si la distinction des sens du « zancarron » a paru laborieuse, c'est sans doute que nous sommes tombés sur un os sacrément dur. Lope de Vega répond

 

CALIXTO‑                          Más decid :

Qué piedra es esta

(saca una piedraJ

para remediar la vista,

que me diste por gran fiesta

que por más que en ella asista

menos veo y mas me cuesta,

 

MANFREDO‑ Si el mal no se cura y doma,

no se atribuya al poder,

que es con la fe que se toma.

 

CALIXTO ‑ Reliquia debe de ser

del zancarron de Mahoma;

basta gue voy viendo menos.

 

MANFREDO­De su virtud están llenos

los libros; más es razón

que aguardéis la operación.

 

CALIXTO‑ Hacedla en ojos ajenos.

¡Qué Evangelio de San Juan!

¡Qué reliquia de San Diego!

sino un hueso que me dan,

con que estoy del todo ciego,

de algun moro ganapán »

 

(Calixto: Vous ajoutez: quelle est cette pierre qui rend la vue?/ Vous me l'avez donnée en grande pompe/ et plus je m’y rapporte, moins j'y vois et plus elle m’en coûte./ Manfredo : Si le mal ne se cure ni se dompte/ n’en accusez pas le charme / car c'est par la foi qu'on l'emporte/ Calixto : Ce doit être une relique / du zancarron de Mahomet puisque je n'y vois goutte./ Manfredo : De sa vertu les livres sont pleins, et c'est raison que vous attendiez !'opération./ Calixto : Faites­ la sur d'autres yeux. Quel Evangile de saint Jean! / Quelle relique de Saint Diego ! / c'est un os qu'on me jette, / par lequel je suis bien aveugle / un os de charlatan moresque !)

 

Traduit de l'Espagnol par Jean‑Frédéric Schaub

Je remercie aussi M. Juan Goytisolo et M. Sami Naïr par la présentation de cet article.  

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